Éloge de l’éjaculation précoce

Faut-il que les hommes tiennent ? La chroniqueuse de « La Matinale », Maïa Mazaurette, analyse le quiproquo sexuel qui existe sur la question.

Au lit, il faut « tenir » : cette injonction, les hommes (se) la répètent depuis la nuit des temps. C’est au chronomètre qu’ils évaluent non seulement leur performance sexuelle, mais, semble-t-il, leur valeur en tant qu’être humain. Quand on est une femme, cette obsession est aussi ésotérique que le vol des étourneaux. Pourquoi les hommes ne placent-ils pas le plaisir, ou la découverte, au sommet de leurs priorités sexuelles ? Ça ressemblerait à du bon sens. Malheureusement, le mâle contemporain est contrariant. Il veut « tenir ». S’il y arrive, il est content. S’il y échoue, il tombe en poussière.

Le problème, c’est qu’apparemment le mâle contemporain échoue. Tout le temps, ou presque. Selon l’enquête IFOP/Charles.co d’octobre 2019, 90 % des hommes aimeraient éjaculer moins vite. Traduction : 90 % des hommes se trouvent sexuellement insuffisants. Faut-il accuser la pornographie ou le culte de la performance ? Personnellement, je vote pour une fascinante tendance à placer son hubris au pire endroit possible. L’éjaculation est un réflexe. Vouloir contrecarrer le fonctionnement normal de son corps revient à vouloir domestiquer l’animal en soi : un barrage contre le biologique. Tout cela est d’une noblesse admirable. Par contre, bon, ça ne marche pas.

Quelle durée faudrait-il atteindre pour « tenir » suffisamment – mettons, le minimum syndical de la performance ? La moyenne statistique des pénétrations, chronométrées par la science, est de 5 minutes et 40 secondes. Et vous savez quoi ? 5 minutes 40, c’est déjà long. Personnellement, en 5 minutes 40, j’ai le temps de finir un sudoku pas trop compliqué. Seulement, les hommes ne se satisfont pas de cette durée très honorable. Tenir suffisamment ne leur suffit pas : il faut tenir beaucoup. Et peut-être même tenir trop. Quand les hommes déclarent eux-mêmes la longueur de leur pénétration, ils l’estiment à 13 minutes. De l’avis des sondeurs, cette durée est surestimée.

Posons maintenant la question qui fâche : dans quel but faudrait-il « faire tenir » ces interminables érections ? Si on écoute les hommes eux-mêmes, le but avoué se révèle invariablement altruiste. On ne tient pas pour soi – oh que non, surtout pas –, on tient pour l’autre. Car comme chacun sait, aucun être humain, depuis Mathusalem et même les amibes, n’a jamais ressenti le moindre plaisir sans stimulation par un pénis.

Quiproquo sexuel

Le problème de ce scénario, c’est qu’il se heurte à une réalité longtemps restée invisible, mais qui est aujourd’hui couramment admise : au lit, les femmes préfèrent quand la pénétration se termine vite. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les chiffres de la simulation. Aux dernières nouvelles, 91 % des femmes avaient déjà simulé l’orgasme… Et parmi elles, 56 % avaient simulé dans l’objectif d’écourter l’acte sexuel (enquête Gleeden, décembre 2021).

56 % de 91 % de femmes, c’est la majorité. Ce chiffre révèle l’ampleur du quiproquo sexuel : les hommes se donnent un mal de chien pour prolonger des rapports que les femmes feraient n’importe quoi pour écourter. Et quand je parle d’un mal de chien, ce n’est pas juste une figure de style : presque deux hommes sur trois sont inquiets à l’idée de jouir trop vite ; 11 % ont déjà pris des drogues pour retarder leur éjaculation, 52 % ont déjà pensé à des choses susceptibles de casser leur excitation, 66 % s’obligent à faire des pauses, et 82 % ralentissent le rythme. Et pourquoi pas prendre la première galère pour le bagne, tant qu’on y est ?

Bien sûr, cette question nous oblige à remettre en cause une des fondations de notre imaginaire sexuel : celle voulant que la pénétration « égalise » les hommes et les femmes, qui seraient, l’espace de quelques instants (5 minutes 40 précisément), en état de fusion béate.

Cette fiction, on a envie d’y croire. C’est même à cause de cette envie d’y croire que les femmes simulent. Mais il va falloir l’admettre : lors des rapports sexuels, les hommes et les femmes ont des intérêts opposés. Je pourrais même aller plus loin : ce que les hommes considèrent comme une performance constitue, pour la majorité des femmes, une contre-performance. Et à chaque fois qu’un homme a l’impression d’avoir « résolu son problème » d’éjaculation rapide, c’est qu’en vérité, il a créé un problème pour ses partenaires.

Un amant qui « tient », c’est la plaie

Ce décalage serait finalement assez cocasse si notre culture sexuelle donnait à toutes les voix le même poids. Mais ce n’est pas le cas. L’éjaculation rapide est conceptualisée, et même objectivée, comme un problème. Quand on tape « éjaculation rapide » sur Google, les résultats laissent entendre qu’il s’agit d’une maladie grave, à soigner au plus vite. Que se passerait-il si on renversait l’équation, et qu’on considérait ce problème comme une solution ? Car faute d’entendre la voix des femmes, on continue de propager l’idée qu’un homme qui « tient » va impressionner ses partenaires et plus généralement, exercer un énorme pouvoir d’attraction.

Eh bien, désolée : moi, je ne suis pas d’accord. Un amant qui « tient », c’est la plaie. C’est même la double plaie. Non seulement il faut tolérer des rapports sexuels qui traînent en longueur, mais il faut également écouter le héros du jour commenter ses exploits – ce qu’il ne manque jamais de faire avant, pendant et après. Par ailleurs, quitte à casser l’ambiance, je n’ai jamais bien compris la différence entre un marathonien du sexe et un peine-à-jouir. Si vous n’êtes pas d’accord, remarquez bien que j’ai la sémantique de mon côté : quand on se retient, on fait de la rétention. On ne s’abandonne pas. Etre l’amante d’un homme qui ne lâche rien : quel ennui !

Et puis franchement, les hommes qui ne tiennent pas ont plein de qualité. Non seulement ils nous laissent le temps de finir la grille du jour sur Wordle mais, nécessairement, ils vont chercher à compenser ailleurs. Leur talent s’exprimera alors de mille autres manières : bon gré mal gré, ils réinventent notre idée de la performance. Pourquoi ne pas les remercier, au lieu de constamment s’en moquer ?

Par ailleurs, ces éjaculateurs rapides sont majoritaires : selon l’enquête IFOP/Charles.co réalisée en octobre 2019, quatre hommes sur cinq ont déjà été incapables de retenir une éjaculation. Et on ne parle pas d’un événement unique : 70 % des hommes ont vécu cette expérience au moins une fois dans les douze mois précédents.

Si vous voulez mon avis, il est grand temps de réhabiliter la vitesse. Dans tous les domaines de notre vie, nous sommes valorisés selon notre capacité à accomplir rapidement les tâches qui nous échoient : en sexe, ça devrait être pareil. Je recommande d’ailleurs qu’on cesse de parler d’éjaculateurs rapides, pour parler d’éjaculateurs efficaces. Et si on aime les plaisirs longs, voire les plaisirs interminables, pas de problème : pour prendre son temps, il y aura toujours les cunnilingus, les caresses et les sextoys.

Maïa Mazaurette

Télécharger l’enquête IFOP/Charles.co